06 décembre 2010
Cendrillon
À peine un peu plus tôt, le rire de ses yeux
Rendait muette sa robe enluminée d’étoiles.
L’habit cousu de ciel redevient de la toile,
Et sa natte tressée un chignon laborieux.
Corrompu par le glas de la cloche fatale
Le songe s’évanouit dans un cri silencieux,
Le moindre bout de rêve étouffe sans adieux.
Seul un chausson de vair ne devient pas
sandale.
« Un seul chausson de vair… N’en avais-je
point deux
Rutilant à mes pieds, brillant de mille
feux ? »
L’enfant chercha – en vain – le soulier autour
d’elle.
Mais seule fleurissait sur le sol infécond
Une rose apparue du scintillant flocon
Ayant glissé de l’oeil de la mademoiselle.
31 mai 2010
Wang-Fô [suite]
Le vieux peintre Wang-Fô et son disciple Ling
Erraient le long des voies du royaume de Han.
Ils allaient lentement par-delà les collines,
Car du monde Wang-Fô célébrait les arcanes.
Il s'arrêtait la nuit pour contempler les astres.
Il admirait le jour les yeux des libellules
– Ces multiples miroirs brillant comme des piastres –,
Et prenait bien le temps de voir leurs mandibules.
Ils étaient peu chargés, car Wang-Fô était sage :
Il avait un peu d'encre et du papier de riz.
Cela lui suffisait pour peindre ses images,
Les choses valant moins qu'un vol de colibri.
Wang-Fô et son disciple avaient peu de fortune,
Car le maître échangeait son art pour du millet.
Il dédaignait l'argent, que lui donnait la lune,
Et son or lui venait du soleil de juillet.
Ling pliait sous le poids d'un sac rempli d'images,
Toujours courbant le dos sous le poids du respect,
Des esquisses noircies, des tableaux noirs d'encrages ;
Et tout ceci rendait le fardeau très épais,
Wang-Fô peignant l'éclat de la lune en été,
Des ottawa, des karaffu, des perce-neige,
Des lotus et des fleurs de toutes variétés,
Des fleuves au printemps et des monts sous la neige.
*
Enfant chaperonné, timide de nature,
Rien ne destinait Ling – seul fils d’un changeur d’or –
À suivre ce vieillard qui courait la nature,
Volait le crépuscule et saisissait l’aurore.
Il restait enfermé, ne sortait que très peu
Et resta étranger à ce qu'était le monde.
Il craignait les éclairs, qui lui étaient affreux
Et fuyait les insectes, qu'il trouvait immondes.
Quand il atteint quinze ans, il reçut une femme
Que son père choisit pour son teint de lumière.
À cet âge avancé ses nuits manquaient de flammes
Et le bonheur du fils réconfortait le père.
Belle comme le jour, frêle comme un roseau
Son corps tendre d’enfant ne manquait pas de charmes,
Et
sa légèreté lui venait de l’oiseau.
Douce comme le lait, salée comme les larmes,
Parfumée et gracieuse, elle était une rose
Qui toujours souriait – et même en plein hiver,
Où plusieurs mois durant elle était seule éclose
Jusqu’au printemps nouveau où vient la primevère.
D'après "Comment Wang-Fô fut sauvé", Marguerite Yourcenar
12 novembre 2009
La mort de Roland
Le roc se meurt. Au sol, ensanglanté,
Un chevalier. Yeux clos, l’esprit hanté,
Il souffle encore. Il gît, là, dans la boue,
Sur ses amis. La mort blanchit sa joue.
Plus loin, à terre, expire Durandal :
L’Épée, sans lui, n’est plus que du métal,
Et l’ennemi, dépouillant sa victime,
L’a laissée là, elle autrefois sublime.
Seul reste d’elle un gros trou dans le roc,
Deux monts jumeaux engendrés par le choc :
Le chevalier, presque un pied dans la tombe,
Jette l’épée. Elle s’envole et tombe
Loin sur la roche. Adieu ! Cruel destin !
Tout ça pour fuir les mains des Sarrasins !
Le héros meurt. Sang et larmes se mêlent
Sur tout son corps ; la vie, la mort ruissèlent.
Il souffle encore, oliphant à la main,
Mais reste muet. L’effort est surhumain :
Par son oreille une lésion mortelle
Fait s’échapper des morceaux de cervelle.
L’effort est vain : le cor d’os et d’airain
A bien joué son tout dernier refrain.
Roland se meurt, le regard vers l’Espagne
Et son esprit tourné vers Charlemagne.
Sa joue rosit : qui vient la colorer ?
C’est Veillantif, fidèle destrier,
Qui, des naseaux, vient embrasser son maître.
Il le soignait ; c’est lui qui l’a vu naître.
Mais aujourd’hui, lui, ne peut le guérir ;
Seul, impuissant, il vient le voir mourir.
22 octobre 2009
L'amour est un opium au parfum obstinant
L'amour est un opium au parfum obstinant
Où l'on s'oublie souvent où l'on s'étend sans fin
Qui rend ivre le coeur glissant dans ses confins
Jour après nuit sans jour sans nuit et lancinant
On l'oublie si souvent on y repense enfin
L'amour est un opium au parfum obstinant
Qui nuit et jour s'ennuie s'enjoue et lentement
Dérive dans le coeur laissant le temps sans fin
On ne cesse d'aimer sans penser à son nom
Délaissant ses pensées son coeur et ses démons
L'amour est un opium au parfum obstinant
Où l'on aime essaimer les graines de l'aimée
Si l'on sait où semer les semences aimées
Aimer est un parfum aux effets fascinants
08 octobre 2009
La main de mon Aimée
L'ange fermier de Dieu
Avec soin a semé
Le sol fébrile encore
De mon coeur amoureux
Songe d'amour radieux
La main qui m'a aimé
Seule fleurit encore
Sur mon coeur amoureux
Quand je ferme les yeux
Dans mon coeur amoureux
Le soleil brille encore
Mais moins que mon Aimée
02 septembre 2009
Le Mariage
Vous oublierez la pluie qui ronge les falaises,
Qui baigne notre esprit en éteignant ses braises
Et fait pleurer nos cœurs ;
Vous oublierez le vent qui fait trembler notre âme,
Qui balaie nos pensées en soufflant sur leur flamme
Et fait geler nos cœurs ;
Vous oublierez le temps qui creuse ses sillons,
Laboure notre corps, le brise en gravillons
Et fait souffrir nos cœurs ;
Car vous serez heureux malgré le temps et l’âge
Lorsque, dans soixante ans, vous tournerez la tête
Pour songer au passé sans que l’un ne regrette,
L’esprit entier tourné vers ce pur jour de fête,
Où Dieu a lié deux vies, deux amours et deux êtres :
Le mariage.
À Carole et Michaël
24 juin 2009
Les Aventures du Faiseur de vers Masqué (extrait)
Le rimailleur masqué a évidemment dû fuir la ville et Ena, suite aux sombres prédictions qui gangrènent leur avenir. Mais la Dame de Naldir semble l'avoir suivi dans son exil. L'issue se précise.
J'ai connu aujourd'hui des sentiments étranges :
Par deux fois, devant moi, j'ai vu passer des anges.
Les premiers tournoyaient, là-haut, loin dans le ciel,
Et déformant l'éther jouaient sur l’arc-en-ciel.
C'étaient des chérubins surpris en pleine nage
Qui barbotaient gaiement dans le creux d'un nuage.
Il jouaient et riaient là où la clarté tombe :
Ce dôme de l'éther où nagent les colombes.
Mais le plus beau de tous avait l’habit grenat :
C'était mon doux amour, ma vie, mon sang : Ena !
Horreur ! Malheur sur moi ! Pourquoi me cherchait-elle ?
Ena, pourtant, sait bien quelle étoile cruelle
Plane sur nos deux coeurs et tache notre amour.
J'ai dû, en la voyant, faire un large détour...
Les Aventures du Faiseur de vers Masqué, Acte V, scène 3
10 mars 2009
Luxure
Sa tendresse impossible en fait rire ; et pour elle
Satan dresse un possible enfer : ire, époux réel.
08 mars 2009
Pénélope
Jamais sur son métier ne progressaient les toiles
Car sous le ciel lunaire elle allait au séjour
Dans l’ombre elle effilait ce qu’elle ourlait le jour
Devenant pour la nuit la tisseuse d’étoiles
23 septembre 2008
Les Amours
Et les amoureux s’aiment,
De l’éther naît leur or ;
Et les Amours, eux, sèment
De l’éternelle aurore.
